Rémi Fraisse – la responsabilità sociologica (Esquerre e Boltanski)

Nella notte tra sabato 25 e domenica 26 ottobre 2014 a Testet, in Francia, nei pressi del cantiere della diga di Sivens, Rémi Fraisse, studente 21enne di Tolosa, ha perso la vita durante gli scontri con la polizia mentre protestava contro la diga di Sivens. Qui la notizia, in italiano, e gli aggiornamenti. Qui qualche commento, in italiano.

Il primo ministro Manuel Valls difende l’operato delle forze dell’ordine e il sociologo Cyril Lemieux commenta su Libération l’uso della ‘ragion di Stato’. Su Le Monde, Arnaud Esquerre e Luc Boltanski rispondono che questo genere di argomento rimanda ad una ben strana concezione della democrazia e che ‘La questione non è se la strategia comunicativa del governo sia o meno maldestra. Questa è una questione rilevante per esperti di comunicazione politica. La questione è sapere come e perché un manifestante pacifista è stato ucciso’.

Riportiamo gli articoli qui di seguito (in francese).

La responsabilité sociologique s’impose dans « l’affaire Rémi Fraisse »
Le Monde.fr | 13.11.2014 à 15h27 • Mis à jour le 13.11.2014 à 15h30 |
Par Arnaud Esquerre et Luc Boltanski (Sociologues)
Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, un jeune militant écologiste qui protestait contre la construction du barrage de Sivens, est tué par une des quarante grenades offensives lancées par la gendarmerie contre les manifestants. Ce fait est indéniable et profondément choquant. Après l’assourdissant silence du gouvernement qui a suivi ce fait, celui-ci a donné lieu à des prises de positions politiques et à des interprétations contradictoires dont l’antagonisme est en train de diviser le pays. Il y a une affaire Rémi Fraisse. Elle ne concerne pas seulement ceux qui – comme c’est notre cas – partagent la cause pour laquelle Rémi Fraisse a donné sa vie. Elle concerne tous ceux qui, vivant dans ce pays, se sentent responsables des actes de leurs gouvernants, ce qui est une conséquence de la démocratie.

La question que nous voulons poser ici n’est donc pas celle de savoir comment chacun peut réagir à ce fait – la mort de Rémi Fraisse. Nous ne disposons d’aucune autorité morale ou politique dont nous pourrions nous prévaloir pour prendre la posture de donneurs de leçons. Mais, exerçant le métier de sociologues, nous sommes par contre directement interpellés par des interventions publiques qui proposent une interprétation de ce qui a eu lieu en se réclamant de la sociologie. Cette discipline n’est pas une boîte à outils universels. Les sociologues n’ont pas vocation à intervenir sur tout et en toute occasion, comme le font les experts patentés derrière lesquels ceux qui détiennent le pouvoir politique tendent de plus en plus souvent à s’abriter.

« Professionnels de l’Etat »
Mais, quand ils croient bon d’intervenir, et qu’ils le font en tant que sociologues, ils deviennent non seulement personnellement responsables des actes de parole qu’ils prononcent dans l’espace public, mais engagent aussi la responsabilité de la discipline dont ils revendiquent l’autorité. Dans sa dernière chronique, publiée dans Libération samedi 8 novembre, Cyril Lemieux veut nous expliquer pourquoi le gouvernement a adopté la position inflexible et aveugle que l’on sait. Il entend éclairer l’actualité à la lumière d’un ouvrage classique de la sociologie. Mais la façon dont l’événement est refroidi fait cette fois froid dans le dos.

Pour faire comprendre la source de ce qui ne serait rien d’autre qu’une sorte de malentendu entre le pouvoir et l’opinion, Cyril Lemieux va chercher un ouvrage de Everett Hughes, un sociologue américain des années 1950, qui prend pour objet l’erreur professionnelle. Un vrai professionnel – par exemple, nous dit Cyril Lemieux, un plombier ou un enseignant –, sait bien que l’erreur est toujours possible en sorte qu’il tendrait à récuser les critiques de ceux qui ne sont pas du métier. L’erreur n’est donc pas une faute. Filant la métaphore, Cyril Lemieux assimile Manuel Valls et les gendarmes à des « professionnels de l’Etat » et ceux qui les critiquent à des « profanes ». On ne doit donc pas s’étonner, nous dit-il, de la réaction de ces « professionnels » d’Etat quand ils récusent les critiques dont ils font l’objet et même s’en indignent.

Ennemi intérieur
Cet argument témoigne d’abord d’une étrange conception de la démocratie. Il appartient en effet, précisément, à un régime démocratique de ne pas confondre l’exercice, toujours temporaire, d’une charge politique et la pratique d’un métier. Le rapport du citoyen au gouvernement, élu sur la base d’un programme, n’est pas celui d’un client au plombier, bon ou mauvais, déniché dans les pages d’un annuaire ou sur Internet. Il témoigne aussi d’une méconnaissance, pour le moins problématique de la part d’un sociologue, des rouages du pouvoir administratif et, particulièrement quand il s’agit de militaires, de la chaîne de commandement qui va des agents d’exécution aux autorités, en l’occurrence préfectorales, responsables de leurs actions. On peut s’interroger enfin sur la pertinence de la position consistant à identifier l’usage de grenades offensives, potentiellement mortelles, avec celui des outils ordinaires d’un homme de métier, s’agirait-il du métier des armes, surtout quand il est demandé à ceux qui l’exercent de traiter des manifestants comme s’il s’agissait d’ennemis de l’intérieur.

IL APPARTIENT À UN RÉGIME DÉMOCRATIQUE DE NE PAS CONFONDRE L’EXERCICE, TOUJOURS TEMPORAIRE, D’UNE CHARGE POLITIQUE ET LA PRATIQUE D’UN MÉTIER
Une des difficultés auxquelles la sociologie se trouve confrontée est de porter un regard sur un monde dont le sociologue est partie prenante, et de devoir par là analyser des situations actuelles de la façon dont les historiens prennent pour objet des faits passés. C’est la raison pour laquelle l’exigence de se soumettre à une méthodologie spécifique et rigoureuse pour se détacher des engagements personnels, et mettre en quelque sorte la réalité à distance, est si souvent invoquée par ceux qui pratiquent cette discipline. Toutefois, la fameuse « neutralité axiologique » qui, depuis Max Weber, joue le rôle de morale professionnelle, ne se réduit pas à placer sur le même plan, pour les traiter symétriquement, les arguments invoqués par les uns et les autres, mais à prendre appui sur les méthodes de l’enquête pour décrire les dispositifs au sein desquels ils ont mené leurs actions.

A titre d’exemple, on peut rappeler l’ouvrage remarquable qu’Alain Dewerpe a consacré à la manifestation du 8 février 1962 au cours de laquelle huit personnes sont mortes, à la station de métro Charonne, tuées par la police (Charonne 8 février 1962 : Anthropologie historique d’un massacre d’Etat, « Folio Histoire », Gallimard, 2006). C’est en prenant appui sur une enquête rigoureuse que cet historien (pourtant personnellement touché par cet événement où sa mère a trouvé la mort) a pu reconstituer les dispositifs policiers ayant abouti à ce « massacre d’Etat », dont les pouvoirs en place ont longtemps dénié la responsabilité. Certes, il est trop tôt pour qu’une enquête de ce type soit menée à propos des événements tragiques qui ont endeuillé la nuit du 26 octobre sur le chantier du barrage de Sivens. Est-ce une raison pour expliquer les prises de position derrière lesquelles s’abritent ceux qui, de l’avis même du juge en charge de l’affaire, en ont été des responsables, en prolongeant le désir de comprendre jusqu’au point où il se confond avec la volonté d’excuser ? La question n’est pas de savoir si la stratégie de communication du gouvernement a été habile ou malhabile. Une question pour expert en communication politique. Elle est celle de savoir pourquoi et comment un manifestant pacifiste a été tué.

Dernier ouvrage paru : « Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite », Editions Dehors, 80 pages, 7,50 euros.
Arnaud Esquerre
Luc Boltanski (Sociologues)
Intouchables gendarmes
7 NOVEMBRE 2014 À 18:56 L’AUTEUR – CYRIL LEMIEUX SOCIOLOGUE, DIRECTEUR D’ÉTUDES À L’ECOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (EHESS).

TRIBUNE«Je n’accepterai pas la mise en cause des policiers et des gendarmes, qui ont compté de nombreux blessés dans leurs rangs.» Ainsi s’est exprimé le Premier ministre, Manuel Valls, devant l’Assemblée nationale, un jour et demi après l’annonce du décès d’un manifestant, Rémi Fraisse, sur le site du barrage contesté de Sivens, dans le Tarn. Au moment où il prononçait ces mots, on ignorait encore, dans l’Hémicycle, ce que le juge d’instruction d’Albi allait annoncer deux heures plus tard : la mort du jeune homme semble avoir été causée par une grenade offensive lancée par un gendarme. Mais qu’importe : pour le Premier ministre, le dossier de la responsabilité des fonctionnaires, impliqués dans le drame, semblait pouvoir d’ores et déjà être refermé. Car quoiqu’il ait pu se passer à Sivens cette nuit-là, et quoique puissent apprendre, à ce propos, les conclusions de l’enquête en cours, Manuel Valls venait d’énoncer son credo : un citoyen, quand il est responsable, ne met pas en cause l’action des forces de l’ordre.
En raison de sa fermeté prétendument «républicaine», ce credo fut accueilli par des applaudissements sur les bancs socialistes. Mais aux quatre coins du pays, c’est un autre credo, et un sens différent de la République, qu’ont exprimé des manifestants écologistes et des sympathisants d’extrême gauche et aussi, tout simplement, des citoyens soucieux des libertés publiques. Ceux-là, sur les réseaux sociaux et dans la rue, ont crié leur révolte et leur dégoût, devant ce qui leur semble une évidence : si le gendarme, qui a causé la mort de Rémi Fraisse, n’a pas été sanctionné par sa hiérarchie, il ne le sera pas davantage pénalement. Une impunité vécue comme une injustice insupportable.
Comment expliquer une divergence de vue aussi abyssale ? Peut-être en se tournant vers la sociologie des professions. Comme l’a souligné, en effet, dans les années 50 le sociologue américain Everett Hughes, une question décisive pour les professionnels d’un secteur donné est celle de leur degré de maîtrise sur la définition de ce qu’est une erreur dans leur activité (1). «Le groupe des collègues, écrit Hughes, considère qu’il est le seul à connaître les aléas techniques et que, par conséquent, il devrait se voir reconnaître le droit exclusif de dire si une erreur a été commise.» Ainsi, les plombiers estiment généralement que c’est aux plombiers, et non pas à leurs clients, de dire si un travail de plomberie a été correctement effectué. De même que les enseignants pensent qu’ils sont les seuls à pouvoir vraiment juger si une erreur pédagogique a été commise vis-à-vis d’un élève. La plupart du temps, ajoute Hughes, les professionnels pensent que les profanes ne peuvent tout simplement pas comprendre les aléas de leur métier : «Les profanes, se disent les professionnels, ne sont pas aptes à comprendre ce qu’est réellement notre métier. Ils ne tolèrent pas que nous commettions la moindre erreur. Mais nous savons, nous, que commettre un jour ou l’autre une erreur, dans un métier comme le nôtre, est inévitable.» Selon Hughes, ce raisonnement conduit parfois les membres de certains groupes professionnels à faire preuve, en public, d’un silence absolu sur les erreurs de leurs collègues, parce qu’en parler publiquement pourrait suggérer aux profanes qu’ils ont leur mot à dire sur de telles erreurs.
De ce point de vue, l’attitude de Manuel Valls a de quoi rassurer les forces de l’ordre. Ses propos, comme la très forte probabilité que l’enquête en cours n’aboutira à aucune poursuite pénale, leur démontrent que l’Etat contribue à placer quasi exclusivement du côté des professionnels qu’ils sont, et non pas du côté des profanes qu’ils administrent, le pouvoir de définir ce que sont les erreurs qu’eux-mêmes peuvent commettre. L’objectif – permettre aux forces de l’ordre de travailler sereinement – semble être atteint. Cependant, c’est au prix d’un message assez étrange adressé à la population. Un message qu’on pourrait formuler ainsi : «Il est vrai que les gens chargés de votre sécurité peuvent porter atteinte à votre intégrité physique et même, vous ôter la vie, ou l’ôter à votre enfant ou à l’un de vos proches. Mais cela ne veut pas dire qu’ils commettent ce faisant une erreur. Sachez en tout cas que vous n’êtes pas les mieux placés pour savoir s’ils en commettent vraiment une». Pas sûr qu’un tel message contribue à créer, entre les forces de l’ordre et la population, un climat aussi serein que ça.
(1) Everett C. Hughes, «le Regard sociologique», éditions de l’EHESS, 1996.
Cette chronique est assurée en alternance par Cyril Lemieux, Frédérique Aït-Touati, Julie Pagis et Nathalie Heinich.

 

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